Rendez-vous en vignes,
Le domaine des Balmettes, Lucien Salani.
L’air a cette transparence particulière des matins lumineux lorsque la tramontane, en rugissant, ramène le soleil et remet de l’ordre dans le ciel devenu presque trop bleu pour être vrai. Quelques vignes encore feuillues secouent avec rage d’improbables chevelures blondes et rousses et découvrent les contorsions excentriques de leurs ceps noirs. Quatre ou cinq toits au loin, le ruban sinueux de la route qui s’enfonce dans la vallée de l’Agly, et comme des sentinelles postées à divers points sur la terre noire et brillante, des amandiers, des figuiers et des oliviers centenaires ; travelling panorama sur le domaine des Balmettes à Espira-de-l’Agly.
Le silence ici est bruissant des milles bruits de la garrigue qui souffle d’ultimes bouffées parfumées de l’été et le temps a cedé aux injonctions du poète ; il a suspendu son vol.
De l’extrémité d’un long rang de grenache noir déboulent deux gigantesques chiens noirs. Sourire aux babines, ils bondissent et repartent en direction du « tchac-tchac » régulier des lames d’un ciseau contre le bois, m’incitant à les suivre jusqu’à leur maître que rien ni personne ne semble pouvoir détourner de son ouvrage.
- Je finis celle-ci, crit-il sans se retourner…. maccabeu, muscat et grenache. Je ne veux que des cépages qui s’expriment au mieux sur ce terroir. Tu vois la parcelle de Syrah, jeune recrue des terres catalanes, j’ai prévu de la replanter en grenache.
La voix est franche. L’accent râpe un peu, il est rude. Lucien Salani vient du Nord de la France et revendique haut et fort son apprentisssage en Bourgogne : méthodes culturales, vinfications, culture du vin et art de vivre. Il a posé ses ciseaux en écharpe autour de son cou. Vibrant, volubile, il ponctue ses phrases d’un rire généreux et son visage s’illumine en flattant du regard les cinq hectares de son domaine créé en 2002. Intarissable, il parle de son travail ici, à la vigne, de la cave, de ses vins, du vin des autres, de celui qu’on boit, de celui des poètes et des artistes.
- Mes vins je les commence ici, poursuit-il, en laissant les sols de marnes noires s’exprimer librement et je confie les vignes anciennes qui ne donnent qu’avec parcimonie aux bons soins des levures indigènes. Tous leurs trucs chimiques, ils se les gardent ! La vigne, le vin ont besoin de la nature, des bestioles, des fleurs, d’herbes folles, de la vie quoi ! De la vraie vie, qui a de la profondeur, qui prend son temps et qui ne fait pas trop de boucan pour ne pas chasser les coccinelles.
En riant fort, il termine :
- Je n’en suis pas à louer une bonne vieille mûle, mais je n’ai pas de sécateur électrique non plus.
Brut de brut Lucien ; à prendre ou à laisser, sans concessions. Il a la sagesse des hommes d’expérience et la fougue de sa jeunesse, les pieds sur la terre et la tête dans les étoiles.
Plus tard à la cave, il déplace le « pigeou », pousse l’echelle contre une cuve bourguignone, soulève la bonde d’un fût, tend l’oreille aux promesses du muscat 2004, son second millésime. Il monte les escaliers. Quelques explications volent entre les étages : vinifications parcellaires… vendanges manuelles… comportes dans le camion… égrappoir… vinif’ traditionnelle… faut y aller avec le corps entier, plonger les mains… les détails techniques s’évanouissent derrière les maîtres-mots : la rigueur et le plaisir, oui beaucoup de plaisir… On ne sait plus à qui ou quoi il pense. On attend la suite en se taisant.
On entendrait une mouche voler.
Lucien s’affaire à nouveau dans un coin, revient avec des bouteilles. Les verres qu’il agite au dessus de son crâne chauve le coiffent d’un étrange panache.
- Le vin, oui, bien-sûr, il faut le vendre. Mais avant tout pour moi, il faut le partager.
Et les bouchons sautent ! Rien dans les verres servis ne cherche à séduire ni le nez, ni le palais.
- La mode et le correctement buvable, le top-cinquante des vino-critiques, c’est pas mon truc !
Les vins de Lucien lui ressemblent. Comme lui n’y va pas par quatre chemins pour exprimer sa passion de vigneron, eux ne font pas semblants d’être des vins. Entre « les Amandiers », « les Figuiers » et « les Oliviers » on repère des jambes un peu marquées, on dévoile des robes sombres et brillantes, on accuse la chaleur d’un peu trop d’alcool. On en prend plein le nez et la bouche et c’est le « p’titgrain », à travers ses arômes qui rompt le silence et raconte par bribes des pays lointains parfumés de manguiers et de letchis.
Longtemps après quelques confidences, au bord de la nuit, avec le sentiment de revenir d’un long voyage, on se sépare à peine alanguis, sereins. Lucien coupe court aux remerciements :
- Ce n’est pas moi, c’est le vin. C’est seulement le vin tu sais.
(Copyright) Sophie Phéline, Novembre 2004
Les ² oliviers des Balmettes²
Terres ocres de crest, coteaux gris et noirs , d¹où émergent souches et amandiers, ceps, oliviers et figuiers.
Terres d¹Agly et de marnes sombres, imprégnent fruits et raisins grains, pulpes et sucs.
Dans une robe grenat grenache, ondule un corps sensuel, rondeurs charnelles, humectant lippes et papilles.
Bison ESTELA
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